Entrevue avec Pierre Métivier

Publié le 15 février 2018

Nous avons rencontré Pierre Métivier, l’auteur de « L’autre morale de Thomas d’Aquin », et nous avons eu une belle discussion sur ce penseur !

 

PUL : Qui est Thomas d’Aquin ?

Pierre Métivier : Thomas d’Aquin, c’est l’un des plus illustres penseurs chrétiens. Né près de Naples, il a vécu au XIIIe siècle. Après des études à la jeune Université de Paris, il fut créé maître. Il enseigna plusieurs années, à Paris et ailleurs, pour répondre aux besoins de son temps. Nous lui devons deux vastes synthèses de la foi chrétienne, qui ont fait école par la suite. Thomas d’Aquin apporte une nouveauté : il utilise le meilleur de la philosophie, en particulier celle d’Aristote, pour nous donner une vision unifiée et fort éclairante de la foi chrétienne.

 

PUL : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à lui ?

PM : Ce qui m’intéressait, c’était de savoir si nous pouvions introduire dans la morale de Thomas d’Aquin des vues nouvelles qui nous sont proposées par notre temps. Et cela en faveur de la tradition issue de son œuvre.

Chaque époque en effet se représente l’idéal humain et chrétien de l’homme. Et elle le fait en lien avec les sensibilités qui sont les siennes, avec les outils et connaissances qui sont en sa possession. Dans toute morale il y a ainsi un fond commun, des valeurs universelles, et la marque d’un temps. C’est ce que Thomas d’Aquin a magnifiquement réalisé.

Vatican II, Paul VI et Benoît XVI nous ont invités, au nom de notre foi, à travailler à la promotion des peuples et au développement d’une cité juste et fraternelle. En quelques mots : l’œuvre de la création est remise entre nos mains. Pouvons-nous introduire ces appels dans la morale de Thomas d’Aquin ?

Ma réponse est plutôt non. Dans un contexte de chrétienté, qui était celui du Moyen Âge, la grande finalité proposée aux humains se situait dans un au-delà, dans la rencontre de Dieu, et tout ici-bas lui était reporté. L’angle d’approche et la ligne de développement de la morale de Thomas d’Aquin laissent peu de place pour un souci du terrestre dans son autonomie et dans sa valeur propre.

D’où l’autre morale qui, elle, permet une structure d’accueil des vues nouvelles. Nous en trouvons les assises chez Thomas d’Aquin lui-même.

 

PUL : Quelle est la différence entre ces deux morales ?

PM : La morale de Thomas d’Aquin est celle du chemin. Nous sommes en route vers Dieu, et notre vie ne trouvera qu’en lui son bonheur et son accomplissement. Notre tâche alors, ce sera de nous préparer à le rencontrer pour vivre avec lui une pleine amitié. Nous aurons à parcourir le chemin qui nous conduira auprès de lui, à prendre la voie étroite qui nous y mènera. En personnes avisées, en voyageurs alertes, nous ne prendrons que les bagages nécessaires pour la route. Notre but étant hors de notre portée, c’est par la grâce qui nous est donnée dans le Christ et dans l’Esprit que nous y arriverons.

L’autre morale est celle de la manifestation. Sa logique est différente : au lieu d’être tournés vers Dieu dans un au-delà, nous sommes déjà en sa présence, il est en nous. La vie éternelle n’est pas seulement au terme de notre vie terrestre, elle est déjà commencée pour nous en cette vie. Bien entendu, nous avons à manifester cette vie et cet amour de Dieu qui nous habitent ; ce faisant, nous les découvrons en leurs richesses, tout en devenant nous-mêmes des êtres nouveaux. Ainsi vivons-nous par grâce une vie divine, une vie qui se développe et s’ouvrira de l’intérieur à son accomplissement auprès de Dieu lui-même. Au lieu d’être sur terre des voyageurs se préparant à la rencontre de Dieu, nous sommes ses complices en manifestant son amour et sa tendresse pour notre monde.

Comme on le voit, la morale de Thomas d’Aquin met l’accent sur les réalités à venir, alors que l’autre morale le met sur les réalités présentes. Ces réalités présentes et ces réalités à venir sont deux aspects inséparables de nos vies. S’il ne faut pas isoler ces réalités les unes des autres, il importe également de ne pas les fusionner.

 

PUL : Et comment cette autre morale serait-elle en rapport avec notre temps ?

PM : Thomas d’Aquin a élaboré sa morale en lien avec la représentation qu’on se faisait au Moyen Âge du temps et de l’histoire humaine. La création avait eu lieu il y a 6000 ou 8000 ans, et on en était à la dernière phase du temps avant la fin du monde. On vivait peu longtemps, toujours menacé par la maladie et les épidémies. Si bien qu’on reportait sur l’autre vie tout espoir de réalités meilleures et de vrai bonheur.

Tout a changé pour nous. Le temps s’est agrandi en milliards d’années et l’univers ne cesse de nous émerveiller. Nous vivons mieux et plus longtemps — nous parlons de notre Occident —, et nous accordons à notre vie présente une valeur en elle-même ; elle est un don qui nous est fait et que nous devons développer. L’autre morale, en faisant de nous des complices de Dieu, nous invite à manifester, pour la création et pour l’humanité, cet amour de Dieu qui nous habite.

 

PUL : Serait-il possible de nous donner un ou deux exemples ?

PM : Nous portons en notre cœur l’attente d’un autre monde, fait de justice et d’amour, d’unité et de paix. Il est objet d’espérance, et nous l’attendons de Dieu qui nous l’a promis. En regard de cette attente, comment allons-nous situer les appels au développement des peuples et à la promotion d’une cité juste et fraternelle ?

Pour Thomas d’Aquin et sa morale, ce développement et cette promotion ne peuvent être considérés comme des moyens ordonnés à ce monde que nous attendons, comme des étapes qui nous y conduiraient. L’espérance qui nous habite nous aidera même à ne pas mettre tout notre cœur dans ce qui est passager, à en retenir des projets humains que ce qui est apte à garder vive cette espérance du Royaume.

L’autre morale présente ici un point de vue différent. Si les valeurs de justice et d’amour, d’unité et de paix sont bien vivantes en nos cœurs, elles nous inciteront à agir pour ce qui relève de nous, et nous voudrons leur donner une réalisation, qui sera comme une ébauche du Royaume de Dieu à venir. 

 

PUL : Dans le plan de votre livre, vous annoncez ainsi qu’en finale vous situerez, l’une à côté de l’autre, ces deux morales. Pourriez-vous nous en dire un mot, si possible.

PM : Sur ce point, mon travail est plutôt un essai. Je décris comment je vois ces deux morales l’une à côté de l’autre. Était-ce la bonne façon, c’est aux lecteurs et lectrices d’en décider et peut-être d’en suggérer une autre.

Par ailleurs, il ne s’agit nullement de compléter la morale de Thomas d’Aquin en lui ajoutant un chapitre qui lui manquerait ; nous n’avons pas à refaire son œuvre, magnifique en son temps et pleine d’enseignements pour nous. Je me situe dans la tradition thomiste, et je cherche une structure d’accueil qui nous permettrait d’assumer, d’éclairer si possible, des enseignements nouveaux.

Dans mon travail, je situe dans un même ensemble ces deux morales. Quant à la manière précise de le faire, je préfère laisser aux lecteurs et lectrices le plaisir de la découvrir.

L'autre morale de Thomas d'Aquin. Son rapport à notre temps

Auteur : Pierre Métivier

Discipline: Philosophie

156 pages

Livre papier

ISBN : 978-2-7637-3408-8 24.95 $ Ajouter au panier Item ajouté

Format PDF

ISBN : 9782763734095

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